La personne handicapée a - t - elle vraiment la place qu'elle mérite
dans le débat et l’action politique, et au sein de notre société
marocaine ?
Devant les scènes émouvantes et choquantes des personnes "handicapées"
qui manifestaient durant l’année 2007 à Rabat en face
du parlement pour réclamer leur droit légitime de travailler,
et par conséquent, une reconnaissance de l'état et de la société
de leur rôle dans le développement de ce pays, la réponse
mérite une remise en question sans hypocrisie, et sans projection.
Notre responsabilité est immense, il faut que l'injustice de nos actes, de notre regard, et de nos réflexions même inconscientes, n’alourdit pas plus la souffrance liée à l'atteinte de l'intégrité physique des personnes "handicapées".
Suite à l'enquête nationale sur le handicap réalisée par le secrétariat d'Etat chargé de la Famille, de l'Enfance et des Personnes handicapées avec l'assistance technique du consortium français CREDES/Handicap International : 1.530.000 est le nombre des handicapés au Maroc en septembre 2004 soit 5,12 % de l'ensemble de la population. Les déficiences motrices sont les plus fréquents (51,9 %), les déficiences viscérales et métaboliques viennent en deuxième position (31,8 %). Les accidents représentent 24,4 % des causes du handicap, avec en tête les accidents de la route. 56,4 % des personnes en situation de handicap sont âgées de 16 à 60 ans. 41,2 % d'entre elles résident au milieu rural, 58,8 % au milieu urbain et 16 % dans des zones insalubres. 12 % des handicapés sont affiliés à la Caisse Nationale de Sécurité Sociale, à une assurance ou à une mutuelle. Le taux de scolarisation des enfants avec handicap est trois fois inférieur à celui des enfants non atteints par un handicap.
Handicap,
est un terme dont l’origine remonte au 17ème siècle
dans les bars britanniques, où se pratiquaient des méthodes
d’échange d’objets personnels de valeurs inégales
entre deux individus sous l’œil vigilant d’un arbitre qui
est chargé de chiffrer la différence de valeurs des deux objets
et faire « les parts égales », la somme correspondante
est déposée dans un chapeau, accessoire qui a donné ce
fameux mot (hand in cap : main dans le chapeau). Par la suite on
utilisait ce terme dans les courses de chevaux dites à "handicap"
et certains sports comme le turf. Dans ces compétitions on imposait
un désavantage (une charge à porter ou une distance à
courir en plus) aux concurrents les plus forts pour équilibrer les
probabilités de victoire. Le mot handicap est devenu officiellement
français depuis son introduction dans le dictionnaire de l'Académie
française en 1932. Les termes négatifs ou privatifs (en "in")
tels qu' "infirme", "invalide», "inadapté",
"incapable" initialement utilisés ont pris un sens péjoratif,
dévalorisant, favorisant la ségrégation et l'exclusion
face à un monde fait de "gens normaux". Les intéressés,
leurs associations et certains professionnels ont réagi et, peu à
peu, à partir des années 1950, le mot handicap a émergé
pour remplacer le terme d'infirme ou invalide.
Les situations de handicap apparaissent à chaque fois qu'une personne
ayant des limitations physiques ou psychiques rencontre des obstacles dans
une situation nécessaire à sa participation sociale. Les limitations
physiques peuvent concerner des activités courantes comme : la station
debout, la marche, la pratique d’un sport, la préhension, la
manipulation d’objets, la mastication, la déglutition, le contrôle
volontaire des mictions et des défécations, la vision, l’audition,
l’apparence... etc. Les limitations psychiques intéressent, entre
autres, la pensée, le raisonnement, le jugement, et la sociabilité.
Parfois en situation d’handicap, il existe un retentissement psychique
(dépression nerveuse par exemple) plus néfaste que de la déficience
physique à l’origine de l’handicap.
La première classification internationale des handicaps (CIH1) est née officiellement en 1980 de la volonté de l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) et de professionnels recherchant une approche conceptuelle du handicap et de la mise à disposition d’un langage commun. La CIH1 est divisée en 3 dimensions distinctes :
- La déficience (impairment), qui correspond aux atteintes des organes ou de systèmes organiques (déficience de la mobilité, de la vision, …etc.).
- L’incapacité (disability), qui décrit les limitations dans la réalisation des activités de la vie quotidienne (incapacité de marcher, de mémoriser des informations, de manipuler des objets …etc.).
- Le désavantage (handicap), qui décrit les éventuelles conséquences négatives en matière d’insertion sociale.
Du fait d’un certain nombre de lacunes, cette CIH1 a été
très critiquée, et une révision a débuté
en 1995 à laquelle a participé de nombreux pays comme ceux de
l’Europe, de l’Amérique du Nord, du Japon, et de l’Australie.
Bien que concernés par cette révision, les pays en voie de développement
se sont peu mobilisés.
Les associations de personnes handicapées refusaient le modèle
médical et, en particulier, que cette première classification
décrive les conséquences des maladies à travers un modèle
"explicatif" : la déficience est la conséquence d’une
maladie et entraîne une incapacité.
Ces associations revendiquaient plutôt un modèle des solutions,
fondé sur un examen des droits, et un classement des environnements
qui peuvent être sources des difficultés et provoquer des handicaps
: les barrières architecturales sont source de handicap, leur abolition
supprimerait le désavantage.
En mai 2001, est publiée la classification internationale du fonctionnement du handicap et de la santé (CIF), qui n’est probablement que le témoin ou tout au moins l’instrument d’un changement de mentalité dans la vision et la prise en charge du handicap. D’une approche strictement médicale du handicap, on est passé à une conception sociale et environnementale incluant une prise en compte des droits et des besoins des personnes handicapées. Cette nouvelle conception n’est pas totalement parfaite, mais elle a au moins le mérite de responsabiliser aussi bien le milieu médical, que la société et la politique.
La
médecine physique et de réadaptation (MPR),
une spécialité médicale quasiment ignorée et totalement
à l’écart dans notre pays (le Maroc), a adopté
la structure tridimensionnelle du handicap de la CIH1 (déficience,
incapacité, désavantage) avant de se rendre à l’évidence
qu’une implication politique et sociale à minima rendait la tâche
difficile au corps médical pour une meilleure intégration et
réadaptation des personnes handicapées. De ce fait, les médecins
MPR se sont engagés dans un vaste processus transdisciplinaire pour
faire en sorte que le retentissement d’un dysfonctionnement organique
et/ou psychique du corps humain, soit pris en charge dans une dimension globale,
c’est à dire un modèle bio-psycho-social
: le handicap créé par un environnement inadapté exige
une réponse politique.
La naissance de la réadaptation marque une étape évolutive importante dans l'attitude de la société face à ses citoyens "handicapés" (voir rubrique histoire de la MPR). Le mot de réadaptation s'est banalisé, désignant aujourd'hui l'ensemble des actions médicales et sociales, qui permettent la meilleure insertion possible des personnes avec des incapacités physiques et/ou psychiques.
La
réadaptation utilise les "fonctions restantes" pour compenser
les limitations fonctionnelles secondaires à la lésion d'un
organe. C'est ainsi que chez une personne ayant des séquelles d'une
lésion neurologique, ce sont les fonctions dépendantes des zones
non lésées du cerveau qui sont utilisées pour la réadaptation.
Par ailleurs, bon nombre d'affections médicales comme les situations
de désadaptation à l'effort dans le cas des maladies cardio-respiratoires,
des rhumatismes comme le mal de dos, des traumatismes, des maladies neuro-musculaires
congénitales ou acquises, sont à l'origine du même processus
de limitation de la fonction.
Dans certains pays, le thème du handicap est souvent réservé à des raisons de propagande politique comme d’ailleurs de nombreuses questions de société, et les services rendus par la médecine physique et de réadaptation sont considérés comme des soins de luxe, de ce fait, on se demande si avoir un handicap dans ces pays est un luxe ?!
On peut penser que le handicap serait paradoxalement mieux supporté sur le plan psychique au sein des sociétés où les liens entre les citoyens sont chaleureux, et la famille garde ce statut « protecteur » par l’amour et la proximité. Hélas, cela est de moins en moins vrai dans notre pays, les changements rapides qui s’opèrent au sein de la société marocaine font que nous vivons des frustrations quotidiennes liées, peut être, à un choix de vie imposé par ce qui se passe à l’échelle nationale et mondiale aussi bien sur le plan économique, politique, religieux que social. La personne handicapée est en train de payer le prix double, et une fois encore, il faut appeler à la responsabilité et la solidarité de tous.
Site internet pour analyse et mesure du handicap
Site du Professeur C.HAMONET (voir rubrique articles et Cours)
Pr. Alain Delarque et al. Evaluation du handicap d'origine motrice.
Henri Aboiron : La classification internationale du fonctionnement, du handicap et de la santé.